Création et Evaluation : Entretien avec Rémi Massé

Marie-Lise Barbier

Dans quels domaines fais-tu de la création ?

Dans toutes les activités du cours, il y a une dimension créative possible, même dans les débats.

Quel temps consacres-tu à la création ?

Parfois j’ai des séquences dédiées à cela, parfois des activités de 2 ou 3 séances. Parfois c’est un one shot d’une séance. Il y a tous les formats.

As-tu l’habitude d’évaluer à chaque fois ?

Je pratique beaucoup l’auto-évaluation, par le système de plan de travail libre que j’avais créé il y a quelques années. J’ai mis au point l’outil du sphérier que j’utilise quasiment tout le temps, tout au moins son principe sans forcément le nommer.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est cet outil ?

C’est un outil qui permet de s’autoévaluer et d’accéder à son rythme à l’autonomie et la créativité. Car plus l’élève sera autonome, plus il pourra mettre en œuvre ses capacité de créativité.

Le sphérier, c’est une façon d’évaluer l’outil qui te permet de réussir au maximum. Le « vert + » est tout le temps atteint, il n’y a pas d’ambiguïté, le but, c’est de l’atteindre. Mais comment est-ce qu’on va l’atteindre ? C’est ça que je vais évaluer. Au lieu d’évaluer de front la création, j’évalue le moyen pour l’atteindre, ou plutôt c’est l’élève qui s’autoévalue sur les moyens qu’il a mis en œuvre pour l’atteindre.

Quand l’élève a choisi le moyen avec lequel il allait faire son travail, il est et il entre dans une méthodologie qui lui permet d’atteindre forcément la réussite.

Spherier de Remi Masse

Exemple du sphérier en Cycle 4

Dans le sphérier, il existe une hiérarchie et une gradation des outils : Cela va de l’outil le plus complet au centre où l’usager ne fait quasiment rien vers l’outil le plus léger où c’est l’usager qui fait quasiment tout.

Exemple concret : 

  • L’outil le plus complet, c’est la capsule vidéo du cours : Je crée une explication complète de la notion. Ex : « écouter c’est quoi ? », la capsule raconte la différence entre entendre et écouter. L’élève peut la consulter tout le temps, en classe ou depuis chez lui, à chaque fois qu’il en a besoin, même au moment d’une intervention.

  • Après je crée d’autres outils un peu moins complets, comme le résumé de la capsule : C’est une fiche qui résume les 8 phrases de la capsule en 4 phrases seulement par exemple. Si cette petite affichette lui suffit à se remémorer toute la capsule vidéo qu’il a déjà vue et expérimentée, c’est que l’élève a atteint un autre niveau dans le sphérier.

  • Jusqu’à arriver à un résumé très lapidaire, 1 seule phrase par exemple comme « écouter, c’est se concentrer ». Et là l’élève se rappelle que c’est avec le cerveau qu’on entend, que les oreilles captent des informations qui sont traduites par la hauteur, le timbre etc. … Cette seule phrase lui permet de se rappeler de nombreux éléments du cours. C’est aussi un outil, mais beaucoup plus léger. Il est donc dans un autre étage du sphérier, il est devenu déjà plus autonome.

Ensuite on a l’élève qui a vécu le cours et l’a compris et retenu. Il est à l’aise, il le connaît par cœur, il peut l’expliquer aux autres. J’appelle ce moment « l’œuvre »

  • Enfin, le dernier niveau s'intitule le chef-d’œuvre : utilise lorsque l’élève a transformé la notion et imaginé un autre moyen de la transmettre à ses amis. Par exemple avec une chanson ou une bande-dessinée qui explique le cours, ou encore une vidéo façon reportage télé, ou encore une émission radio en podcast, une œuvre hybride etc. 

Dans ce cas, on est dans le chef-d’œuvre. Les élèves ont détourné l’information pour la transmettre. Cela fait appel à l’autonomie et la créativité des élèves. Le reportage ou l’émission de radio peut même faire appel à la notion de débat et aux compétences qui s’y associent et auquel le professeur au départ n’aurait pas forcément pensé. On est bien dans de la créativité car l’élève a la capacité d’assembler des outils de façon inédite de manière à inventer une proposition inédite et contextuelle.

Chaque élève a son sphérier. Ils le prennent à la fin du cours, ils choisissent la bulle dans laquelle ils ont travaillé : au centre l’outil le plus complet, à l’extérieur du cercle les chefs-d’œuvre.

Spherier cycle 3

Exemple de sphérier en Cycle 3

S’élever dans les sphères est un processus automatique. Cette route vers l’autonomie conduit de fait à la créativité. J’ai pu l’observer sur de nombreuses classes : plus l’élève est autonome, plus il est créatif ! Mais cela n’est pas toujours direct et ascensionnel : il s’agit d’un processus progressif avec des choix alternant les stratégies de la part des élèves, parfois peut-être étranges pour nous.

Je leur propose un maximum d’outils, ensuite c’est à eux d’avancer. C’est un peu comme pour Bob le bricoleur qui a à sa disposition tous les outils, la scie, le marteau … et qui construit !

Est-ce que tu évalues les chefs-d’œuvre ?

J’évalue la démarche qui lui permet d’atteindre plus d’autonomie. Une fois qu’il a atteint le chef- d’œuvre, je n’ai plus d’autres mots que de dire bravo ! Si l’élève me fait un podcast de 50 secondes sur le cours, je ne vais pas évaluer l’objet dans une perfection que je pourrais avoir dans ma tête en modèle…

Je les guide au début et la liberté ne vient que parce que la contrainte d’avant est stricte : le plus petit cercle, c’est le cours qui est très cadré. Une fois qu’ils comprennent que c’est en le possédant qu’on s’en dégage, une reconnaissance de soi arrive, parce qu’il y a eu aussi une contrainte.

Comment entres tu dans la créativité ?

Il y a plein de façons d’entrer dans la créativité. Dans toute créativité, il faut un élément déclencheur. On ne peut pas créer à partir de rien, ça n’a pas de sens. Même faire pour faire est un déclencheur, aussi mince soit-il. Par contre on ne peut pas faire du nouveau s’il n’y a pas quelque chose au départ, d’un simple son à une conception complexe. Il faut une déstabilisation, tu es obligé d’enclencher ou de mettre en évidence un mouvement transgressif. Ce déclencheur peut être multiple, il existe plein de stratégies différentes : par exemple les « ilots étranges » : il y a un truc étrange qui se passe et qui va déclencher la créativité. Ou encore un énoncé précis, un teaser, un tableau, une image, etc.  

Exemple d’une entrée dans la créativité, d’un élément « déclencheur » : un extrait de Jumangi dans lequel on entend des tambours qui jouent un rythme un peu à la Stravinsky. Ils doivent alors faire 10 façons de ne pas refaire le rythme. Les 3 premières, ça va à peu près, mais les 5 dernières, là ça devient plus compliqué parce que ça nécessite forcément d’être créatif. On sort du monde binaire, c’est facile de dire « le contraire du blanc c’est le noir », mais de dire le rouge, le orange, le bleu par rapport au blanc, c’est quand même nettement plus compliqué.

Il y a donc plein d’entrées possibles mais le point commun, c’est la présence d’un élément déclencheur.

As-tu une grille d’évaluation ?

Surtout pas non ! Je ne mets pas de grille d’évaluation pour la créativité, même si je suis attentif aux étapes de création, car il y a des étapes et des outils. On est dans une démarche adogmatique, autonome et collective. Si le prof n’a pas pensé à un truc, ça va être faux alors que l’élève y a mis tout son cœur. 

Pour aller plus loin sur cette question de la créativité des élèves :

Le sphérier : https://padlet.com/Imer/Spherier

Déclencher la créativité – site de Rémi Massé https://flipmusiclab.fr/

Les îlots étranges : http://flipmusiclab.fr/ilotsetranges/

Un exemple en 6° : https://padlet.com/

L’outil du sphérier de Rémi Massé a été primé au Forum des Enseignants Innovants à Paris en novembre 2016. Un grand merci à Rémi pour le partage de ses travaux !